Les Bonnes Pages

Jean Elie Prosper, Mini-Biblio, 1989

Une première bonne page créole : Ti difé boulé sou istoua Ayiti de Michel-Rolph Trouillot 

Jean Jonassaint

Ti difé boulé sou istoua Ayiti (1977) est peut-être le livre de Michel-Rolph Trouillot (1949-2012) le moins connu, sûrement le moins cité d’un intellectuel haïtien qu’on n’a plus à présenter, mais c’est sans doute son plus significatif pour l’histoire littéraire haïtienne. Il nous semble donc important de le faire connaître à un lectorat débordant l’espace haïtien en donnant à lire tant dans sa forme originale de 1977 qu’en traduction française, espagnole et anglaise son premier chapitre. Nous remercions Évelyne et Lyonel Trouillot d’avoir autorisé la publication et la traduction de cet extrait. Nous disons également merci à Mariana Past et Benjamin Hebblethwaite ne nous avoir permis de reprendre leur traduction anglaise de ce chapitre. 

D’un point de vue générique comme d’un point de vue linguistique, cette œuvre de Trouillot fait suite et corps avec une suite de textes qui remonte au moins à 1901 avec Cric ? Crac ! de Georges Sylvain. Une série qui comprend entre autres Abréjé Istwa Daiti : 1492-1945 de F. Lwi Déroch (1945), Antigone en créole de Morisseau-Leroy (1953), et plus près de nous, et surtout plus proche de sa poéthique, La Parole des grands fonds (1973) et Quel mort tua l’empereur (1975) de la troupe Kouidor, Dézafi (1975) de Frankétienne, et Konbèlann (1976) de Georges Castera dont une bonne part des textes du recueil circulait dans la gauche haïtienne depuis les années 1970-1971. 

Conscient de l’importance du travail des formes pour une communication efficace, bien qu’explorant une sphère autre que la poésie ou la fiction, Trouillot, plongeant aux sources de l’histoire nationale, comme ses devanciers, puise dans les traditions narratives populaires du pays les formes adéquates (audiences, contes, chansons, proverbes, devinettes, personnages mythiques), mais aussi les mots nécessaires pour une analyse historique savante, notamment des luttes de classes qui aboutissent à la révolution de 1804, qui soit accessible à tous les Haïtiens. Sur ce plan, son travail est tout à fait inédit, car il trace la route à une prose discursive proprement haïtienne, autrement dit ancrée dans des formes traditionnelles populaires tout en proférant une parole moderne.

Ainsi, bouclant la boucle, Trouillot plus que d’autres avant ou après lui, comble le vœu d’un Georges Sylvain dans sa « Notice » à Cric ? Crac !, appelant nos intellectuels à tirer profit des qualités extraordinaires du créole haïtien en ces termes qu’il importe de citer : 

« La preuve des aptitudes artistiques du dialecte créole est donc déjà faite, sinon par nous, du moins par quelques-uns de nos congénères des îles voisines. Que nous puissions la renouveler à notre avantage, cela n’est pas douteux. Avec sa collection de vocables, de tours, d’onomatopées, empruntés non seulement aux vieux français de l’Île de France, mais aux dialectes normand et picard, aux bas-breton, au provençal, à l’espagnol, à l’anglais, aux idiomes du centre de l’Afrique, à la langue des anciens aborigènes, le créole haïtien paraît plus libre, plus souple et plus varié que celui des autres pays de colonisation française. La bonhomie malicieuse de nos contes et de nos chansons populaires, leur observation si exacte et si aiguisée, la fine et saine philosophie de nos sentences proverbiales, auraient mérité de s’exprimer ailleurs que dans des traditions orales nécessairement incomplètes et vouées à de précoces altérations » (p. 7). 

Pour mieux comprendre cet ouvrage de Trouillot et son contexte de production, à voir, à lire ou écouter, entre autres : 

Michel Rolph Trouillot sou «Ti Difé Boulé sou Istwa Ayiti». Entèvyou Richard Brisson.

Kouidor : Synopsis des pièces et spectacles de Kouidor 

Kouidor : Synopses of Kouidor plays and spectacles 

Kouidor : Sinopsis Piès teyat ak Espektak Kouidor 

Carolle Charles, “New York 1967–71, Prelude to ‘Ti Difé Boulé’: An Encounter with Liberation Theology, Marxism, and the Black National Liberation Movement,” Journal of Haitian Studies19.2 (2013): 152-159. 

Jean Jonassaint, “Haitian Literature in the United States, 1948-1986,” in American Babel: Literatures of the United States from Abnaki to Zuni (ed. by Marc Shell). Cambridge: Harvard University Press, 2002, 431-449.

Jean Jonassaint, “For the Trouillots: An Afterword to the English translation of Ti difé boulé sou istoua Ayiti,” in Michel-Rolph Trouillot, Stirring the Pot of Haitian History, University of Liverpool Press (2021), 175-189. 

Mariana Past et Benjamin Hebblethwaite, “Translators’ Note,” in Michel-Rolph Trouillot, Stirring the Pot of Haitian History, University of Liverpool Press (2021), XXV-XXXIV.


Bonne lecture !

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